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Pour en savoir plus,
voici une réflexion sur l'adaptation du roman de Daniel PENNAC.
Etude critique par           
Philippe COTTET.

 
 


Comme il s'agit d'un dessin animé, l'adaptation du conte va maintenant intéresser deux personnes qui, chacune dans leur domaine, vont livrer leur vision de l'histoire : Hoël Caouissin pour le narratif et Max Cabannes, qui a été choisi pour la création des personnages. Nous reviendrons dans un petit instant sur le travail de ce dernier.

 

 
   

En lisant pour la première fois et de façon croisée le conte et son adaptation, j'ai été bien entendu frappé par les différences obligées de construction et de rythme.

Le film en général, et l'image animée dans le cas qui nous occupe, donnent immédiatement à voir. Par exemple, alors que Daniel Pennac pouvait maintenir cachée l'identité de l'enfant jusqu'à mi-chemin du conte, l'adaptation est forcée de la révéler, dès l'origine. Ma réflexion a commencé sur ce point.

Daniel Pennac a construit visuellement son histoire sur un contraste entre deux mondes : l'un froid, que l'on imagine bleu et blanc, celui du Grand-Nord de l'enfance de Loup-Bleu ; l'autre, gorgé de soleil d'or et de couleurs, de l'Afrique jaune des premiers pas du garçon.


Pour exprimer ce contraste avec ses seuls mots, l'auteur adopte une construction particulière : celle de la succession des histoires. Dévoiler au dernier moment l'identité de l'enfant, et donc la destination du "voyage au fond de son oeil", permet d'amplifier, à la lecture, cette opposition "visuelle" des mondes.

Ce constraste, le dessin animé l'obtient de façon instantanée par l'image. De ce point de vue, la structure du récit peut être décomposée et recomposée, et la révélation du héros humain faite dès le départ sans que cela nuise (l'effet de surprise en moins), à sa qualité.

Cette recomposition de la structure du récit a été poussée bien plus loin dans l'adaptation réalisée par Hoël Caouissin. Daniel Pennac ne décrit qu'une seule fois la "plongée dans l'oeil" et il lui suffit de quelques mots (à la fin du récit du Loup) pour faire comprendre aux lecteurs que l'histoire a été racontée sur plusieurs jours (" Le garçon a vu le soleil se coucher bien des fois dans l'oeil du loup...le soleil d'ici...")

Cette économie de moyens, très curieusement, le dessin animé ne la possède pas. Comme cet élément "temps" est extrèmement important pour la fin de l'histoire, il faut pouvoir le marquer. La solution, ingénieuse, va consister à entrecroiser les récits de Loup-Bleu et Afrique, et donc répéter les "plongées dans l'oeil de l'autre", en indiquant, par exemple, un léger changement des conditions extérieures qui permettra la différenciation des journées. Ceci permet également de multiplier le bel effet visuel de contraste Grand-Nord/Afrique.

 

L'adoption de cette structure narrative croisée répond cependant à d'autres objectifs. Parce que la partie "africaine" est plus riche en personnages et en situations, l'histoire du loup a été réduite à quelques phases essentielles, placées en début, milieu et fin de l'échange entre les deux protagonistes, comme un contre-point rafraîchissant. L'histoire véritable semble maintenant être celle du seul Afrique.

C'est un écart assez considérable par rapport à l'oeuvre originale et je montrerai par la suite que ce choix n'est pas neutre. Si Daniel Pennac donne pratiquement autant d'importance au récit du Loup qu'à celui du garçon (25 pages contre 36), c'est pour des raisons extrèmement précises, qui confèrent au conte toute sa dimension morale, voire philosophique. N'accorder de véritable sens qu'au récit du seul garçon permet certes de faire un dessin animé intéressant, avec des personnages pittoresques et une morale d'amitié et de générosité préservée, mais on est très loin de tout ce que le livre recèle d'enseignements.

Allons voir ce que notre ami Max Cabannes devient face à tous ces personnages. Nous reviendrons par la suite sur l'adaptation.


La force d'un livre est de permettre à l'imaginaire du lecteur de construire ses propres représentations mentales, des personnages comme des situations. On sait que l'on est assez souvent déçu par le rendu cinématographique d'un livre, au moins à hauteur de l'investissement émotionnel qu'en tant que lecteur on lui aura apporté ...

Parce L'Oeil du Loup est un conte universel, Daniel Pennac reste discret dans ses descriptions et indications d'espaces ou de personnages. Ceci semble laisser une marge d'interprétation assez grande, tant à l'illustrateur qu'au lecteur.

Le conte comporte trois types de personnages "agissants". Disons, pour simplifier, qu'il y a les personnages positifs (Afrique, l'ensemble des animaux, P'pa et M'ma Bia), les archétypes négatifs (Toa le Marchand et le Roi des Chèvres) et enfin ceux que j'appelerais les "invisibles" (les chasseurs qui capturent Loup-bleu, ceux de l'hélicoptère, les hommes armés dans le village d'Afrique, les forestiers...). Le premier groupe fait l'objet de descriptions extrèmement succintes, quand elles existent. Le talent de Max Cabannes peut donc s'exprimer en toute liberté.

Loup-Bleu

Nous ne savons que peu de choses sur lui. Physiquement, il possède un pelage bleu et un oeil unique. "Moralement", c'est un personnage sympathique. La création de Max Cabannes est parfaite à cet égard.

Afrique

L'enfant pose un cas intéressant. Nous ne disposons d'aucune indication dans le conte. Catherine Reisser, dans l'illustration qu'elle en a donné pour l'édition Pocket, en fait clairement un enfant de huit ou dix ans au maximum.

Cabannes, plus en accord avec l'évaluation des années passées dans chaque Afrique (quoique le décompte soit approximatif) en fait un adolescent moderne, sans doute très proche du public visé par le film.


M'ma et P'pa Bia

Bons et généreux, le couple Bia ne bénéficie, pour chacun de ses membres, que d'indications lapidaires.

"Deux énormes bras...une poitrine énorme (...) gigantesque gorille noir au crane pointu" pour toute description du père adoptif d'Afrique, magnifiquement rendu par Cabannes. "Une vieille femme..." est la seule chose que Pennac nous dit de M'ma.

 


Les animaux

Ils sont laissés à l'entière appréciation du lecteur, et donc de l'illustrateur. Cabannes donne à Guépard une élégance d'aspect et de caractère que l'on ressent bien dans le conte.

Quant à Casserolles, le dromadaire, eh bien ! il est dromadaire à souhait.

Laissons pour l'instant Cabannes travailler sur les autres personnages et revenons aux problèmes posés par l'adaptation.


2 - Quand, dans les années 70-80, Ralph Bakshi s'attaqua à l'adaptation animée (médiocre) du Seigneur des Anneaux de J.R.R. Tolkien, il reçut jusqu'à des menaces de mort de la part de lecteurs qui, tous, avaient une image parfaitement claire (mais toujours différentes les uns des autres) de chaque personnage. Stanley Kubrick, qui détint fort longtemps les droits d'adaptation de l'ouvrage, y renonça pour ses raisons.


La lecture que je vais maintenant vous proposer du conte de Pennac justifiera le jugement porté précédemment. Elle est une lecture parmi d'autres bien sûr. Je suis le premier à reconnaître que l'on peut faire dire beaucoup de bêtises à un livre. Cette lecture pourtant a le mérite de tenter de prendre en compte des éléments présents dans l'histoire, qui se sont retrouvés escamotés par la construction croisée de l'adaptation, et qui pourtant donne une dimension extraordinaire à l'oeuvre de Pennac.

Il y a une certaine symétrie entre les histoires de Loup-bleu et d'Afrique. Si l'on fait un instant abstraction du récit rapporté de Perdrix, les deux histoires s'articulent d'ailleurs autour d'un évènement commun aux deux héros, que la structure imbriquée de l'adaptation ne permet pas de préserver. Cet évènement sert de passerelle entre les deux histoires, entre le monde froid du Grand-Nord et le monde chaud de l'Afrique jaune. Il termine la vie (libre) de Loup-Bleu et fait débuter la vie (d'esclave) d'Afrique. Cet évènement, c'est une nuit, du feu, des hommes, des fusils : c'est la violence des "invisibles"...

A mes yeux, l'idée force du conte, c'est l'identité commune des victimes dans une société dominée par la violence des hommes, et la comparaison "sous-jacente" des réponses qu'y apportent le loup, haine solitaire et inutile, et l'enfant, générosité et amour. C'est leur histoire (on pourrait dire leur éducation) qui fonde la nature même de ces réponses.

Cette nuit de violence marque la fin de l'apprentissage à la vie de Loup-Bleu. Or, qu'a été cette éducation, qui est le thème pratiquement unique développé par Pennac dans cette partie ? Une culture de la défiance, de la crainte, de la peur, hors de la horde. Ce principe de survie conditionne tout le comportement de Loup-bleu, incapable de communiquer avec l'Autre, s'il n'est de son sang (Perdrix elle-même fut difficilement acceptée). Cette fermeture à l'Autre se confirmera de cage en cage : mépris mimétique homme-loup, peur imbécile des enfants (le loup a-t-il encore peur de l'homme ?), en tous les cas incommunicablité totale.

Cette nuit de violence marque le début de l'apprentissage à la vie d'Afrique. Même s'il est évident que l'existence auprès du marchand Toa ou du Roi n'est pas de tout repos, l'enfant s'éduque dans le grand livre de la vie, au travers de contacts multiples et enrichissants, loin de la peur de l'Autre qui a tant marqué le loup. Afrique n'a aucun préjugé (même la Hyène trouvera grâce à ses yeux), et il traverse la vie en négligeant la noirceur de certaines personnes qu'il rencontre. Daniel Pennac ne tombe jamais dans le misérabilisme pour décrire la vie d'Afrique, mais il est clair aussi que celui-ci ne cesse d'être une victime que lors de sa rencontre avec le couple Bia ("P'pa Bia et M'ma Bia soignèrent Afrique et le nourrirent. Ils ne lui posèrent aucune question. Ils ne l'obligèrent pas à travailler").

Rappelons toutefois que la violence des "invisibles" les rattrapera tous les trois et les précipitera dans l'Autre Monde.

Reste la rencontre entre ces deux "victimes" (qui ne sont d'ailleurs pas capables de se reconnaître comme telles au premier abord). Loup-bleu réagira de façon graduelle, selon le seul mode qu'il connaisse, la réaction violente : d'abord intrigué, puis irrité, et enfin acceptant le défi (c'est moi qui souligne), qui n'existe que dans sa perception des choses.

On soulignera l'importance du sacrifice de lui-même qu'effectue alors le jeune garçon (je ne dévoile rien, et pour les futurs spectateurs du film et pour les futurs lecteurs), mais il est à la hauteur des efforts que doit faire le Loup pour s'extraire de l'attitude de méfiance et de haine qu'il a envers les hommes. Afrique ne répond pas au défi par le défi, mais par l'amour et la générosité, seule façon d'accéder à l'Autre. René Girard 2 serait ravi : L'Oeil du Loup, c'est le refus de la violence mimétique comme mode ordinaire ou extraordinaire des relations interpersonnelles. Et la structure linéaire et continue du récit du Loup prend une nouvelle importance : écouter l'Autre, jusqu'au bout de ce qu'il a à dire, c'est la première leçon de tolérance que nous donne le garçon...

2 - Professeur de littérature comparée, il est à l'origine d'un bouleversement général des sciences humaines depuis la publication, en 1972, de son livre La Violence et le Sacré qui fonde les rapports sociaux sur le concept de mimétisme.


Certains pourront m'objecter que je vois beaucoup de violence dans un livre où, même en écarquillant les yeux, il n'y a qu'une belle histoire d'amitié entre un enfant et un animal. Je n'y peux rien. Même avec les mots atténués qu'il utilise, Daniel Pennac a placé cette violence humaine un peu partout dans son conte. Elle est omniprésente dans l'histoire de Loup-bleu (fuite permanente de la horde, mort de la Grand-Mère du Maladroit, mort du Père, capture de Loup-bleu, massacre à l'hélicoptère, enfermement du loup). Cette violence a été en grande partie gommée dans l'adaptation, par la réduction du récit du loup3.

Ce qui est vrai pour le loup l'est également pour le garçon, même si elle prend alors des formes assez différentes. Une violence réelle débute et termine son récit africain. Entre ces deux termes, Daniel Pennac n'a de cesse de dénoncer le comportement des hommes à l'égard de l'enfant. Il est l'esclave d'un homme personnifiant les Marchands (uniquement préoccupés par les affaires), qui le fait travailler, exploite ses talents, et ne rêve que de l'abandonner dans un coin. Finalement, il le vendra à un homme personnifiant les Propriétaires (uniquement préoccupés par ses possessions), qui le chassera à la première faute. Même le chauffeur le conduisant vers l'Afrique verte exercera sa cupidité sur l'enfant.

L'adaptation d'Hoël Caouissin a su conserver, par contre, la plus grande partie de cette violence, réelle ou insidieuse, dans le récit d'Afrique. Mais la démonstration manque de puissance, sans le contrepoint de la violence meurtrière décrite dans l'histoire du loup. Car il s'agit de la même, bien entendu, et du même prédateur.

Une autre histoire, très riche d'enseignements dans la lecture que je suis en train de faire, a été éparpillée dans l'adaptation, sans qu'il soit certain qu'elle ait conservé sa signification. C'est celle de Paillette. Elle est d'abord une comédie du désir, du désir réciproque entre l'homme et l'animal. C'est quand elle apprend qu'elle est l'objet de la convoitise des chasseurs (l'objet de leur désir, donc la justification de leur violence à l'égard de cette meute) que Daniel Pennac place ces mots :

"- Comment ? C'est moi qu'on cherche ?

Le soleil choisit juste ce moment pour percer les nuages. Un rayon tomba sur Paillette et tout le monde détourna les yeux. Elle était réellement éblouissante."

C'est le désir de l'Autre (l'homme) qui active le désir réciproque de Paillette (et la rend si belle). A cet instant la meute entière est subjuguée par cette désignation "solaire" de la petite louve comme "objet de désir". Seule Louve Noire, la mère, mesure la gravité de cette situation, parce qu'elle est l'émergence d'une différenciation de sa meute parmi toutes les meutes, qui va déchaîner sur elle la violence humaine.

Le désir mimétique de l'homme et de l'animal vont bien sûr se trouver confrontés suite à "l'imprudence" (qui n'en est pas une) de Paillette. Celle-ci se rend au camp des chasseurs pour les mieux voir, mais pas seulement. Elle le fait surtout " parce qu'elle s'ennuie ". Elle s'ennuie bien sûr du "désir de l'homme" pour elle car, après la révélation solaire, plus rien ne peut avoir de goût à part cette confrontation au désir de l'Autre. Quand Loup-bleu se rend compte de la disparition de sa soeur "il devina tout de suite" sa destination, parce qu'il avait compris depuis longtemps la nature de ce désir réciproque, s'il n'était pas le sien propre par ailleurs.

Qu'apprend Loup-bleu de la bouche de Perdrix sur sa soeur Paillette, longtemps, très longtemps après sa capture ? Que sa survie ne tient pas seulement à l'extraordinaire agilité ("j'ai l'oeil", disait-elle enfant) de la louve. Non, elle a perdu ce qui la rendait si belle, ce qui faisait d'elle un objet de désir meurtrier de la part de l'homme : (...)Une nuit, elle est partie avec un de ses frères, personne n'a jamais su pour où, et, le matin, elle est revenue seule. Sa fourrure s'était éteinte. elle ne brillait plus au soleil. Jaune paille ! " La leçon est extraordinaire... "On dit qu'elle porte le deuil de son frère." La comédie du désir mimétique ne sera toujours qu'un drame violent.

La longue lecture que je viens de réaliser ne remet nullement en cause l'excellent travail d'adaptation mené par Hoël Caouissin, dans le cadre des contraintes très strictes de la conception d'un film d'animation destiné à la jeunesse. Je suis parfaitement conscient que s'il avait fallu montrer, même sans adhérer à mon point de vue, la violence contre les loups décrite par Pennac (et là, l'image vaut plus de mille mots...), nous ne serions sûrement pas en train de parler de l'adaptation de l'histoire.


Retournons voir Max Cabannes pour les deux derniers personnages principaux de l'histoire.

Pennac a été un peu plus précis dans ses indications concernant ceux que j'ai appelé tout à l'heure les archétypes négatifs.

Le Roi des Chèvres, dont on apprend plus tard la sévérité, est ainsi décrit par Pennac :

(..) il avait des cheveux bouclés de mouton blanc, ne mangeait que du fromage de chèvre, ne buvait que du lait de brebis et parlait d'une voix chevrotante qui faisait frétiller sa longue et soyeuse barbiche de bouc.

On peut constater que le personnage créé par Cabannes est superbe de blancheur et de sévérité. Mais il s'écarte assez radicalement de la minuscule description qu'en avait faite Daniel Pennac et qui était loin d'être neutre. Le mimétisme du Roi et de ses troupeaux à en effet un sens complexe et didactique dans le conte que l'on ne retrouve pas ici.

Le marchand Toa ne fait l'objet d'aucune description physique de la part de Daniel Pennac, mais les indications sur sa nature, et sur ce qu'il symbolise dans l'économie du conte, abondent. Il est cupide, très certainement violent - au moins avec son dromadaire -, ne vivant que pour ses précieux bénéfices. "Je suis le Marchand...je fais mon métier de Marchand" (la majuscule est d'importance. P'pa Bia, lui, sera qualifié de bon marchand). Un personnage fort peu sympathique donc, dont Max Cabannes donne une très belle version, mais assez éloignée là aussi a priori du rôle que joue Toa dans la démonstration de Pennac...

3 - Il serait intéressant d'ailleurs de savoir si l'impératif était de supprimer la violence, ce qui a réduit d'autant la part du récit de Loup-bleu, ou bien si c'est cette réduction commandée par les impératifs de construction évoqués précédemment qui a eu raison de cet arrière-plan indispensable à la démonstration.


Du Québec, Hoël Caouissin m'a fait parvenir une très intéressante contribution, qui permet de préciser certaines des contraintes qui se sont posées à lui lors de l'adaptation du livre de Pennac. Plus, Hoël pose le problème de fond de l'adaptation d'une oeuvre écrite et la spécificité de l'image. Je tenterai de donner une réponse.

A propos de l'adaptation de l'Oeil du Loup (Hoël Caouissin)

"L'adaptation écrite du livre avait déjà été réalisée par René Laloux lorsque je suis intervenu pour effectuer le découpage en 26 séquences. C'est à ce stade que les contingences techniques ont fait, concrètement, leur apparition.

Raconter en 26 minutes une histoire qui nécessiterait au moins une heure, c'est nécessairement simplifier, supprimer des évènements et des personnages (par exemple les enfants au jardin des Plantes, la hyène, le gorille,...) en s'efforçant de ne pas perdre trop d'informations importantes, afin de ne pas dénaturer le récit.

Adapter, c'est "trahir", inévitablement, en tout cas recréer un univers parallèle au modèle, mais autre.

Ne pas recréer, c'est trahir encore plus. C'est comme si l'on traduisait un poème mot à mot, littéralement, sans retrouver la poésie, donc la substance dans la nouvelle langue.

Car un film, c'est un autre langage qu'un livre. Le récit de Daniel Pennac est très littéraire. Les mots, les phrases, leur musique distillent des messages subtils qui se glissent entre les mots, entre les lignes, entre les pages.

Dans un film, les idées se faufilent, entre les images. L'animation (animer c'est, dit-on, donner une âme !), c'est ce qu'il se passe entre les dessins, entre les plans. On voit là quelle peut-être l'importance des non-dit, des ellipses.

Par exemple le spectateur (même jeune, surtout jeune), sait ce qu'est un loup. Quand on lui montre un loup, il voit aussi le prédateur, la peur, la violence, les mythes cachés et profonds, même s'il s'agit d'un loup idéalisé, sympathique, anthropomorphe. Quand on lui montre le désert, bien entendu, il ne voit pas que du sable.

Cela ne veut pas dire qu'on laisse le spectateur conduire le récit à sa guide. Les images, comme dans un livre les mots, les phrases, les idées) vont lui tracer un chemin, lui proposer un voyage, virtuel certes, imagé. L'essentiel d'un voyage, n'est-ce pas le souvenir qu'on en garde, le plus souvent ?

Le voyage dont il est question ici est fait d'images, de sons, de mots...qui véhiculent quelques idées, que nous avons empruntées à Daniel Pennac, peut-être en le trahissant un peu... Peut-être est-ce là l'esquisse d'un autre voyage, plus ambitieux, plus parfait, qui se devine ?"

J'ai livré in extenso la réponse d'Hoël Caouissin et je vais essayer d'y répondre. Mon analyse ne remettait nullement en cause les qualités "plastiques" du travail d'Hoël et de son équipe, qui sont tout à fait respectables. J'ai régulièrement à la maison une téléphage de 10 ans, ce qui m'oblige à connaître le niveau moyen des productions animées diffusées à la télévision. Je n'hésite donc pas à dire que L'Oeil du Loup sera, pour ce que j'en connais, un dessin animé formellement au-dessus des autres.

Mon questionnement, puisqu'il s'agit d'un atelier d'écriture, portait seulement sur le fond. J'ai essayé d'expliquer en quoi le conte L'Oeil du Loup n'était pas, pour moi, une belle histoire d'amitié entre un enfant remarquable et des animaux, mais une véritable leçon sur l'éducation et la nature humaine. Leçon, parce qu'il prenait soin de dénoncer, en un style très simple, les ressorts de l'intolérance et de la violence humaine.

Dans l'ensemble, j'entend tout à fait les arguments d'Hoël relatifs aux contraintes cinématographiques. J'ai parfaitement conscience que réduire à 26 minutes un sujet qui aurait peut-être nécessité un temps de traitement beaucoup plus long impose des choix, des simplifications. Je ne peux donc qu'être d'accord avec lui lorsqu'il précise qu'il faut "s'efforcer (alors) de ne pas perdre trop d'informations afin de ne pas dénaturer le récit".

Seulement, cette "expulsion" du détail qui ne semble pas signifiant pour le propos retenu n'est jamais neutre. Elle peut aisément d'ailleurs nous catapulter vers autre chose, qui n'est déjà plus une adaptation. Que les enfants du parc zoologique, que la hyène soient expulsés du film comme étant non signifiants me choque profondément, parce mon dispositif de lecture, qui lui ne doit négliger aucun des éléments écrits par l'auteur, permet de leur donner un sens non négligeable dans la compréhension globale du dispositif narratif.

Pourquoi Pennac a-t-il décrit le comportement des enfants du parc zoologique et pourquoi l'a-t-il placé à cet endroit là du récit, c'est-à-dire au tout début ? C'est Hoël lui même qui me donne la réponse, en parlant de l'importance des non-dits :

" (...)le spectateur (même jeune, surtout jeune), sait ce qu'est un loup. Quand on lui montre un loup, il voit aussi le prédateur, la peur, la violence, les mythes cachés et profonds, même s'il s'agit d'un loup idéalisé, sympathique, anthropomorphe. "

Eh bien non, nous ne savons pas ce qu'est un loup... C'est justement ce que Pennac dénonce dès le départ, ce discours mythique, cette culture de l'à priori que nous avons sur le loup... ou sur Autrui. Il n'hésite pas à en souligner la bêtise, celle de "ces mères idiotes" qui de générations en générations vont inculquer ces mensonges à leurs enfants... La première cause de l'intolérance, c'est l'ignorance, ne l'oublions pas.

Le loup n'est jamais, au grand jamais, idéalisé dans le conte (pas plus qu'il ne subit un quelconque anthropomorphisme, Pennac prête seulement une conscience aux animaux, ce qui est loin d'être la même chose). Il est démythifié tout simplement, dans sa banale lutte pour la survie, face à l'ignorance des visiteurs comme face à la violence des chasseurs. Supprimez l'un et l'autre, que reste-t-il de la leçon ? Pas grand chose...


"Est-ce que lorsque tombant à terre, les toros rêvent d'un Enfer où brûleraient hommes et toreros défunts ?

Ou bien à l'heure du trépas, ne nous pardonneraient-ils pas en pensant à Carthage, Waterloo ou Verdun ?

Jacques Brel - "Les toros s'ennuient le dimanche"

Pennac ne souhaite pas que le lecteur, au sortir du conte, puisse penser que finalement, il y a des loups qui sont gentils... Non, ils le sont tous, seuls nos conditionnements culturels nous empêchent de le voir. Tout le conte est une démystification des pseudos tendances féroces du monde animal, conforme en cela à ce que nous enseigne l'éthologie. L'homme est le seul Meurtrier de l'Histoire, c'est-à-dire le seul capable de tuer sans aucune nécessité...

A la peur absurde, irraisonnée, conditionnée du petit d'homme à qui l'on a raconté des histoires de grand méchant loup, Pennac oppose la vraie peur (de mourir) de la meute devant l'homme. Aux scènes de chasse ordinaires et raisonnées des loups, il oppose la seule violence (inutile), celle de l'homme chassant le pelage doré de Paillette et prêt à tuer toute la meute pour ce seul trophée. D'où l'importance aussi du récit de Perdrix, qui confirme que ce comportement humain est valable pour tous les loups, pour toutes les meutes...

Surtout l'attitude des enfants "ignorants" (c'est-à-dire bourrés de préjugés) est un contrepoint essentiel pour comprendre celle, généreuse, d'Afrique. Car Pennac insiste sur ce point, justement avec le personnage de la Hyène qui est, elle aussi, la victime des préjugés, cette fois des autres animaux :

Le Guépard, qui n'aimait pas l'odeur de l'Hyène, fronçait les sourcils.

- Berger, tu ne devrais pas parler avec "ça".

- Je parle à tout le monde.

- Tu as tort. Moi je n'ai pas confiance en "ça".

Afrique le Tolérant a raison, bien sûr, et Guépard a tort... Jamais le garçon ne remettra en cause la confiance qu'il avait placée en l'exclue qu'est la Hyène et la fin nous prouvera qu'il ne s'était pas trompé.

En supprimant ces deux épisodes, on escamote un peu plus (voir la première partie pour la dissimulation de la violence) le mécanisme de dénonciation qui fait la force du conte. Ne pas montrer que la bêtise et l'intolérance démarrent dès l'enfance, s'abstenir d'en montrer les conséquences violentes (exploitation, ravages écologiques, tueries), là est la trahison ! Car d'où proviennent ces chasseurs, ces soldats, ces requins du commerce et de la propriété, ces forestiers, tous ces gens qui ne respectent que leur propre loi de l'envie, sinon d'autres enfants élevés dans l'ignorance, le mépris et l'intolérance à l'égard de l'Autre ?

Toutes ces suppressions me font penser à une expérience de physique produisant un effet visuel particulièrement réussi, dont on ne dirait pas qu'il s'agit de physique, dont on ne montrerait pas les préparatifs ni les moyens mis en oeuvre, et que l'on n'expliquerait pas ensuite. Le voyage serait certainement inoubliable mais qu'invoqueraient les spectateurs ? Les extra-terrestres peut-être, la magie certainement...

Afrique n'est ni un magicien, ni un surhomme. Mais il n'est surtout pas tous les petits enfants du monde. C'est un angélisme dont ne veut pas l'auteur, ce qui explique leur présence quasi-simiesque (" Les autres enfants courent, sautent, crient, pleurent, ils tirent la langue et cachent leur tête dans les jupes de leurs mères. Puis, ils vont faire les clowns devant la cage du gorille...") dans le jardin zoologique. Ce que dit Pennac, c'est que les enfants ignorants/intolérants d'aujourd'hui seront les chasseurs, les soldats, pourquoi pas? la peste brune de demain...

A l'exception de deux emprunts, (l'un à la théorie des rivalités mimétiques de René Girard, l'autre à l'éthologie, simples balises non indispensables à la démonstration) mon travail critique n'a été qu'une banale étude de texte, telle que des millions d'écoliers ont été appelés à en faire au cours de leur scolarité. D'un côté le texte de Pennac, de l'autre le découpage réalisé par Hoël sur l'adaptation faite par René Laloux. Je n'ai fait que constater qu'il ne s'agissait pas de la même histoire, bien qu'utilisant les mêmes personnages. Le texte original explique de façon extrèmement simple des choses, non pas extrèmement complexes, mais trop souvent totalement dissimulées par le discours dominant. L'adaptation ne fait que participer, peut-être inconsciemment, à cette dissimulation.

L'escamotage des causes, c'est-à-dire l'effacement de la responsabilité du seul être humain, est malheureusement une constante lourde depuis des siècles. Pour ceux que le sujet intéresse, car il n'est pas question d'aller plus avant ici, je vous renvoie à l'ensemble des travaux de René Girard, notamment La Violence et le Sacré et Des choses cachées depuis la fondation du monde. Pour une introduction à l'éthologie, on peut consulter dans un premier temps les travaux de Konrad Lorenz.

Dessins préparatoires de Zoltan Szilagyi